Le Ramadan est, à l’origine, un mois tourné vers l’essentiel : le sens, la spiritualité, le lien, le recentrage.
Et pourtant beaucoup de personnes me disent qu’elles passent une grande partie de la journée à penser à la nourriture pendant le Ramadan, parfois malgré elles ; la nourriture prend alors une place ENORME dans les pensées : on réfléchit au repas du soir dès le matin ; on planifie, on anticipe, on imagine… On regarde l’heure plus souvent qu’on ne le voudrait : 16h, 16h07, puis 16h12…
On se dit qu’on ne doit pas penser pas à la nourriture… tout en y pensant en continu ;
Ouvrir le frigo pour préparer quelque chose pour les autres, et sentir que le corps et la tête ne réagissent pas de la même manière.
Non vous n’êtes pas faible, vous êtes humain !
Et quand on souffre ou qu’on a souffert d’un trouble du comportement alimentaire, ce phénomène peut devenir encore plus intense, presque envahissant.
Bienvenu dans un paradoxe : un mois censé nous éloigner de la nourriture peut, intérieurement, nous y ramener sans cesse !
Quand le jeûne augmente la place mentale de la nourriture
C’est un mécanisme psychologique bien connu : plus quelque chose est restreint, plus il occupe l’esprit.
Ce n’est pas un manque de volonté. C’est le fonctionnement normal du cerveau.
On le voit très bien dans les études sur la restriction alimentaire. En effet l’expérience de Minnesota menée par Ancel Keys a montré que des personnes en restriction développaient rapidement des pensées obsessionnelles autour de la nourriture, des recettes et des repas, même lorsqu’elles n’avaient auparavant aucun trouble particulier (Keys A., 1950, The Biology of Human Starvation).
Autrement dit, penser beaucoup à manger quand on jeûne est une réaction humaine, pas une faiblesse.
Mais pour quelqu’un qui a un trouble alimentaire, ou un terrain vulnérable, cette focalisation peut réactiver des mécanismes anciens : contrôle, culpabilité, anticipation anxieuse, peur de perdre la maîtrise.
L’Iftar qui prend toute la place
Beaucoup de personnes me disent la même chose en consultation : « Je passe ma journée à penser au repas du soir. »
Et souvent, cela s’accompagne d’une forme de tension intérieure : Est-ce que je vais trop manger ? Est-ce que je vais perdre le contrôle ? Est-ce que je vais culpabiliser après ?
Le repas n’est plus seulement un moment de partage, il devient un moment chargé émotionnellement.
Il arrive aussi que l’Iftar commence dans la tête vers 11h du matin, avec un menu mental digne d’un banquet de mariage… puis qu’à l’heure du repas on mange finalement assez simplement. Le cerveau adore écrire des scénarios, surtout quand il a faim.
Et plus il y a de pression, plus le risque de débordement augmente. C’est un cercle bien connu dans les troubles alimentaires : la restriction intensifie la préoccupation alimentaire et fragilise le sentiment de contrôle, phénomène largement décrit dans la littérature clinique sur les TCA (Fairburn C., 2008, Cognitive Behavior Therapy and Eating Disorders).
La fatigue mentale, celle dont on parle peu finalement
Ce qui épuise le plus, ce n’est pas toujours la faim physique. C’est la place mentale que prend la nourriture : penser à manger. Penser à ne pas trop manger. Penser à ce que les autres vont remarquer. Penser à ce qu’on va penser de soi après.
En fait c’est une charge invisible, mais très réelle.
Beaucoup de personnes pensent qu’elles manquent de volonté. En réalité, elles manquent surtout de tranquillité mentale, ce qui est quand même plus difficile à trouver au supermarché.
Et parfois, les personnes culpabilisent encore davantage en se disant : « Ce mois est censé être spirituel, pourquoi je pense autant à la nourriture ? »
Alors qu’en réalité, ce n’est pas une question de valeur ou de foi. C’est une interaction entre le corps, le cerveau et l’histoire personnelle.
Vous l’aurez compris , penser souvent à la nourriture pendant une période où l’on ne mange pas n’est pas un signe de faiblesse. C’est un peu comme penser à son lit quand on est très fatigué : le cerveau a parfois des idées étonnamment prévisibles 😉. (CQFD !)
Se rappeler le sens du Ramadan
Revenir au sens ne veut pas dire ignorer les difficultés va vous permettre d’élargir votre regard sur vous et sur la situation.
Rappelez-vous que le Ramadan ne se résume pas à manger ou à ne pas manger.
Il parle aussi d’intention, de patience, de lien, de bienveillance, y compris envers soi-même.
Et prendre soin de sa santé psychique et physique fait partie de cette bienveillance. Dans la tradition musulmane, la maladie ou le risque pour la santé font partie des motifs reconnus permettant d’adapter ou de suspendre le jeûne, principe rappelé dans de nombreux avis juridiques et recommandations médicales dans les pays musulmans et en Europe (Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche, avis sur le jeûne et la santé, synthèses disponibles sur leurs publications).
Je le répète car beaucoup de personnes ignorent ce point, et portent une culpabilité qui n’a pas lieu d’être.
Trouver un équilibre imparfait mais humain
Il n’existe pas de Ramadan parfait comme il n’existe pas de comportement parfait.
Il existe des personnes qui font de leur mieux, avec leur histoire, leur corps, leurs fragilités et leurs ressources.
Parfois, cela veut dire jeûner. Parfois, cela veut dire adapter. Parfois, cela veut dire renoncer temporairement pour se protéger.
Et aucune de ces options ne dit quoi que ce soit de la valeur d’une personne, y compris vous !
Pour aller plus loin
Si ce sujet vous parle, j’ai déjà écrit deux articles qui peuvent vous aider à mieux comprendre et à vous repérer.
Dans le premier, j’explique les difficultés que le Ramadan peut poser quand on souffre d’anorexie, de boulimie ou d’hyperphagie, et comment concilier foi et santé : ici
Dans le second, je réponds aux questions que l’on me pose le plus souvent en consultation : faut-il jeûner, comment gérer la culpabilité, que dire à ses proches…ici
Parce que, derrière ces questions, il y a souvent la même chose : des personnes qui veulent bien faire, mais qui ne savent pas toujours comment se respecter sans se sentir coupables.
Ainsi si la nourriture prend beaucoup de place dans vos pensées pendant le Ramadan, cela ne signifie pas que vous avez raté l’essentiel.
Cela signifie tout simplement que vous êtes humain, avec un corps qui réagit et une histoire qui parle encore un peu.
L’essentiel n’est pas d’être parfait ; l’essentiel est de rester en lien avec soi, avec ses limites, et avec ce qui fait du bien à long terme.
Et parfois, le geste le plus spirituel n’est pas de tenir coûte que coûte…mais bel et bien de se traiter avec douceur…
En attendant, Ramadan Mubarak !