Au moment du Nouvel An chinois / lunaire, beaucoup de familles font un grand ménage : on balaie, on range, on trie, on jette. Officiellement, il s’agit d’accueillir la nouvelle année dans un environnement propre. Officieusement, c’est aussi une façon symbolique de repartir à zéro. Ce rituel dit quelque chose d’essentiel sur le lien entre psychologie et culture : notre environnement influence profondément notre manière de penser, de ressentir et parfois de souffrir.
Je me suis souvent dit que ce rituel ressemblait beaucoup à ce que nous faisons en thérapie : faire de la place, enlever ce qui encombre, et regarder ce qui reste. La différence, c’est qu’en consultation, les poussières sont invisibles… et parfois particulièrement tenaces. Certaines ont même l’art de se cacher dans les coins que l’on regarde le moins. Eh oui, la psychologie, c’est parfois un peu faire le ménage.
Quand j’ai commencé mes études de psychologie à l’université de Nanterre, j’ai découvert l’ethnopsychiatrie. Ce fut une vraie prise de conscience. J’ai compris à quel point la culture d’appartenance influence ce que nous sommes, souvent de manière invisible, parfois même à notre insu.
J’ai aussi réalisé que c’était une donnée essentielle à prendre en compte dans un suivi thérapeutique. Selon que la personne soit française, togolaise, indienne ou, dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, chinoise, sa culture façonnera profondément sa manière de ressentir, de penser, mais aussi sa manière de tomber malade… et parfois même sa manière de demander de l’aide, ou de ne pas en demander.
Car une chose est frappante lorsqu’on s’intéresse à la psychologie à travers le monde : on ne souffre pas partout de la même façon.
On pourrait croire que la dépression, l’anxiété ou le stress ont partout le même visage. En réalité, ils parlent des langues différentes… et il faut parfois apprendre à écouter la culture pour comprendre vraiment ce que la personne essaie de dire à travers ses mots et ses maux.
Quand le corps parle à la place des mots
Dans certaines cultures asiatiques, la souffrance psychique s’exprime plus souvent par le corps que par les émotions.
Dans certains pays d’Asie, il est plus fréquent de consulter pour des maux de tête, une fatigue persistante, des douleurs diffuses, des troubles digestifs, des vertiges… Derrière ces symptômes, se cachent souvent d’autres troubles comme de l’anxiété, de la dépression ou un stress important.
Ce phénomène s’appelle la somatisation. Il existe partout, bien sûr. Mais il a été particulièrement étudié en Asie.
Le psychiatre et anthropologue Arthur Kleinman a montré dès les années 1980 que des patients chinois souffrant de dépression décrivaient majoritairement des symptômes physiques plutôt que psychologiques. Non pas parce qu’ils ne ressentaient pas d’émotions, mais parce que leur culture ne leur donnait pas toujours les mêmes mots ni les mêmes cadres pour en parler.
Autrement dit, la souffrance est la même… mais le langage change.
C’est un peu comme si l’esprit parlait en sous-titres, et le corps en version doublée.
Et quand on y pense, ce n’est pas si étrange. Même ici en France, combien de personnes disent : « je suis épuisé », « j’ai mal partout », « je n’en peux plus »… alors qu’elles parlent en réalité d’un trop-plein émotionnel ?
Le poids du perfectionnisme : réussir pour exister
Un autre facteur souvent étudié est le perfectionnisme.
Dans plusieurs sociétés d’Asie de l’Est, la réussite scolaire et professionnelle n’est pas seulement une question personnelle. Elle engage la famille, parfois même les générations.
Réussir, ce n’est pas seulement se réaliser ; c’est honorer ses parents, ne pas les décevoir, ne pas perdre la face… (Cf : la chanson de Mulan – Honneur à tous)
Cela ne veut pas dire que toutes les familles fonctionnent ainsi, ni que la pression est absente ailleurs. Mais dans les cultures où le groupe occupe une place centrale, l’échec ne se vit pas seulement comme une déception personnelle. Il peut être ressenti comme une faute morale ou relationnelle.
Des recherches en psychologie interculturelle montrent que les standards élevés et la peur de l’échec sont en moyenne plus marqués dans les cultures collectivistes où la réussite est liée à l’identité familiale.
Non je ne dis pas que le perfectionnisme est en soi un problème ; oui il peut être moteur, structurant, stimulant. (Youpi !)
Mais lorsqu’il devient une condition pour se sentir digne d’amour ou acceptable, il se transforme en prison invisible. (Pas Youpi !)
On se sent alors enfermé progressivement, souvent sans que l’on comprenne d’où vient cette pression intérieure.
Le regard de la famille : un soutien… et parfois une pression
Dans beaucoup de cultures asiatiques, la famille est un pilier central. On ne pense pas seulement en termes de « je », mais de « nous ».
Ce fonctionnement a de nombreux effets positifs tels que la solidarité, le soutien matériel et émotionnel, le sentiment d’appartenance fort…
Mais il peut aussi rendre le regard des autres particulièrement puissant , voire omniprésent : le jugement familial, les attentes implicites, les comparaisons entre cousins, les remarques sur les études, le travail ou l’apparence peuvent devenir des sources importantes de stress.
Ce phénomène n’est évidemment pas propre à l’Asie ; beaucoup de familles, partout dans le monde, excellent dans l’art du « Tu devrais… ». Certaines ont même fait de cette phrase une spécialité transmise de génération en génération ! (derrière un patient assis au cabinet se cache souvent toute une lignée sur le divan !)
Les travaux des psychologues Hazel Markus et Shinobu Kitayama ont montré que dans les cultures collectivistes, l’identité personnelle est plus étroitement liée aux relations et au regard d’autrui. Autrement dit : ce que les autres pensent de moi fait davantage partie de qui je suis.
Conséquence : cela change profondément la manière dont on se juge personnellement ; on s’éloigne de ce que l’on pense nous au profit de ce qu’ils pensent eux…
Ce que l’ethnopsychiatrie nous apprend sur la psychologie et culture
L’ethnopsychiatrie nous rappelle une chose essentielle : un symptôme n’existe jamais dans le vide ; il pousse toujours dans un « terreau culturel ».
Nos peurs, nos exigences, nos idéaux, notre rapport au corps, au travail, à la famille… tout cela est façonné par l’environnement dans lequel nous avons grandi.
Comprendre quelqu’un, ce n’est pas seulement écouter son histoire personnelle. C’est aussi comprendre le monde dans lequel cette histoire a pris racine.L’ethnopsychiatrie nous rappelle une chose essentielle :un symptôme n’existe jamais dans le vide ; il pousse toujours dans un « terreau culturel ».
Nos peurs, nos exigences, nos idéaux, notre rapport au corps, au travail, à la famille… tout cela est façonné par l’environnement dans lequel nous avons grandi.
Comprendre quelqu’un, ce n’est pas seulement écouter son histoire personnelle. C’est aussi comprendre le monde dans lequel cette histoire a pris racine.
En cette nouvelle année…
Et le Nouvel An Lunaire dans tout ça me direz-vous ?! eh bien justement c’est une fête de renouveau, une fête où l’on nettoie la maison, où l’on répare, où l’on rassemble.
C’est peut-être aussi une invitation à se poser une question simple : quelles attentes ne sont pas vraiment les miennes ? Quelles pressions ai-je intériorisées sans m’en rendre compte ? Et qu’est-ce que je pourrais déposer, doucement, pour respirer un peu mieux cette année ?
Finalement, le Nouvel An lunaire nous rappelle quelque chose d’essentiel sur la psychologie et culture : notre manière de penser, de ressentir et même de souffrir ne se construit jamais en dehors du monde dans lequel nous vivons. Parce que parfois, le plus grand ménage à faire n’est ni dans les placards… ni dans les tiroirs : il est dans les exigences silencieuses, familiales et/ou culturelles, que l’on porte en nous depuis trop longtemps et qui la plupart du temps ne nous appartiennent même pas !!
Alors je vous invite à faire un peu de Feng Shui dans votre tête. On garde ce qui apaise, ce qui nourrit, ce qui fait avancer… et on laisse partir le reste. Croyez-moi, ça fait du bien !
过年好 / 過年好 guònián hǎo
À lire bientôt…
Dans un prochain article, je m’intéresserai plus précisément au rapport au corps et aux TCA dans certaines cultures asiatiques : anorexie, boulimie, hyperphagie, pression esthétique et phénomènes récents comme le mukbang.