Le 2 juin marque la Journée mondiale des troubles des conduites alimentaires (TCA). Chaque année, cette journée est l’occasion de sensibiliser le grand public aux troubles alimentaires, des difficultés encore largement méconnues et entourées de nombreux clichés.
Pour exemple, lorsqu’on parle de troubles alimentaires, beaucoup d’entre nous imaginent immédiatement la même image : une jeune fille très maigre qui refuse de manger ou bien encore en train de vomir.
Alors certes cette image existe ; mais elle ne raconte qu’une toute petite partie des histoires que l’on entend dans un cabinet de psy spécialisé.
En effet depuis plus de vingt-cinq ans que j’accompagne des personnes souffrant de troubles alimentaires, j’ai rencontré beaucoup de patients : des adolescents, des jeunes adultes, des parents, des grands-parents, des femmes, des hommes, des personnes minces, en surpoids, sportives, sédentaires, discrètes ou extraverties… (Merci d’ailleurs à toutes ces personnes de m’avoir fait confiance !)
Et s’il y a une chose que j’ai apprise, c’est que les troubles alimentaires ont mille visages.
Les TCA ne se résument pas à l’anorexie
Car non les troubles alimentaires ne se résument pas à l’anorexie ; c’est souvent le visage le plus connu des troubles alimentaires. Probablement parce qu’elle est aussi l’un des plus visibles et celui qui nous fait intrigue autant qu’il nous fait peur ….
J’ai déjà consacré plusieurs articles à l’hyperphagie, à la boulimie ou encore à la bigorexie, tant ces problématiques peuvent prendre des formes variées.
Et pourtant, les TCA regroupent une réalité bien plus vaste :
- il y a les personnes anorexiques qui vivent dans la peur permanente de prendre du poids ;
- les personnes boulimiques qui alternent crises alimentaires et comportements compensatoires dans un cycle épuisant de culpabilité et de honte ;
- les personnes souffrant d’hyperphagie qui mangent parfois pour apaiser une émotion, calmer une angoisse ou remplir un vide intérieur ;
- les personnes orthorexiques qui veulent tellement bien manger qu’elles finissent par ne plus savoir manger sereinement ;
- les personnes bigorexiques qui organisent leur vie autour du sport, au point que manquer une séance devient source d’angoisse ;
Et puis il y a toutes celles et ceux qui ne remplissent peut-être pas tous les critères d’un diagnostic précis, mais qui passent une grande partie de leur vie à se battre contre leur corps :
- celles et ceux qui remettent une sortie à plus tard parce qu’elles n’aiment pas leur silhouette ;
- celles et ceux qui évitent les photos ;
- celles et ceux qui (se) promettent chaque lundi de recommencer un régime ;
- celles et ceux qui vivent avec cette petite voix intérieure qui leur répète qu’elles devraient être différentes …
Une même souffrance sous des formes différentes
À première vue, on pourrait se dire que ces troubles semblent très différents :
- une personne anorexique a peur de manger
- une personne hyperphage a parfois peur de ne pas réussir à s’arrêter
- une personne boulimique oscille entre les deux
- une personne orthorexique redoute certains aliments
- une personne bigorexique craint de ne pas en faire assez…
Les comportements changent, les symptômes changent c’est vrai … Mais lorsque l’on gratte un peu sous la surface, on retrouve souvent des thèmes communs : l’anxiété, le perfectionnisme, le besoin de contrôle, la peur du regard des autres, le sentiment de ne jamais être assez bien, le doute permanent, l’impression d’être en guerre contre soi-même…
Comme si chacun parlait un dialecte différent mais d’une même langue : celle de la souffrance !
Quand la souffrance reçoit … des compliments !
C’est probablement l’un des paradoxes les plus troublants que j’observe lors de mes consultations : certaines personnes souffrent , alors même que leur entourage les félicite voire les encourage à continuer.
Par exemple :
- une patiente anorexique peut recevoir des compliments pour sa perte de poids alors même qu’elle est en grande détresse psychologique,
- une personne orthorexique peut être admirée pour sa discipline alimentaire alors qu’elle n’ose plus partager un repas spontané avec ses proches,
- un sportif souffrant de bigorexie peut être félicité pour sa motivation alors qu’il ne s’accorde plus le moindre repos,
- à l’inverse, une personne souffrant d’hyperphagie reçoit souvent des critiques, des conseils non sollicités ou des remarques blessantes…
Comme si certains troubles étaient socialement valorisés tandis que d’autres étaient davantage stigmatisés. Et pourtant, la souffrance reste la même, simplement, elle porte des costumes différents ! CQFD
« Je ne suis pas assez malade »
S’il y a une phrase que j’entends régulièrement en consultation, c’est celle-ci : « Je ne suis pas sûre d’avoir vraiment un problème. » (Et pourtant elles sont bien venues toquer à ma porte et me demander de les accompagner ! ) :
- la personne souffrant d’anorexique pense qu’elle n’est pas assez maigre
- la personne boulimique pense qu’elle devrait réussir à s’arrêter seule
- l’hyperphage pense qu’elle manque simplement de volonté
- l’orthorexique pense qu’elle fait juste attention à sa santé
- le sportif compulsif pense qu’il est simplement motivé
- la personne complexée pense qu’elle exagère
- etc (liste non exhaustive !)
C’est assez fascinant lorsque l’on y réfléchit : la plupart des personnes souffrant d’un TCA regardent la souffrance des autres en la trouvant plus légitime que la leur ! C’est dingue ! ( Désolée , déformation professionnelle !). Comme si elles avaient besoin d’une sorte de permis officiel pour avoir le droit de souffrir !
La réalité est beaucoup plus simple et tragique : lorsque les pensées liées au poids, au corps, à l’alimentation ou au sport prennent une place excessive dans votre vie, il est légitime de demander de l’aide (karen@troubles-alimentaires.fr moi j’dis ça, j’dis rien !) Car faut arrêter : il n’existe pas de concours du patient le plus malheureux ! Et heureusement ! Ou alors malheureusement on a tous gagné ! Piètre récompense !
Ce que les proches ne voient pas toujours
On ne va pas les blâmer mais souvent les proches voient souvent la partie émergée de l’iceberg. Je m’explique : eux ce qu’ils voient, c’est avant tout quelqu’un qui mange peu. Ou beaucoup. Quelqu’un qui fait du sport. Quelqu’un qui perd ou prend du poids. Et c’est normal car c’est ce qu’on leur donne à voir !
Mais ils ne voient pas forcément ce qui se passe dans la tête de la personne, ils ne voient pas les calculs permanents, les négociations mentales, les comparaisons avec les autres, les ruminations mentales, les stratégies d’évitement de certaines situations, de certains aliments, etc. Ils ne voient pas non plus la culpabilité après un repas, la honte après une crise, la peur du regard des autres, etc (liste non exhaustive !)
Et cette charge mentale est immense ; certaines personnes pensent à la nourriture du matin au soir ! D’autres pensent à leur poids. D’autres encore à leur prochain entraînement…
Imaginez un instant avoir dans votre tête un commentateur sportif qui analyse chacun de vos repas, chacune de vos sensations et chacun de vos passages devant un miroir. Épuisant, n’est-ce pas ?
Eh bien c’est pourtant le quotidien de nombreuses personnes souffrant de troubles alimentaires !
Non , les troubles alimentaires ne sont pas qu’une question de volonté !
Autre idée reçue tenace : les troubles alimentaires seraient simplement une question de volonté ! (Ben voyons !)
Si c’était vrai, les choses seraient beaucoup plus simples croyez-moi ! Un truc du style :
- les personnes anorexiques mangeraient davantage
- les personnes boulimiques seraient un peu gourmand sans basculer dans une crise
- les personnes hyperphages cesseraient de manger sous l’effet des émotions et en quantité raisonnable
- les personnes bigorexiques prendraient facilement une journée de repos et ne se culpabiliseraient pas de ne pas aller à la salle
- les personnes orthorexiques retrouveraient spontanément de la souplesse dans leur alimentation
Or ce n’est pas ainsi que fonctionne un trouble psychologique ; personne ne choisit volontairement de souffrir, personne ne décide un matin de passer des heures à penser à son poids, à son alimentation ou à son corps. En fait derrière les comportements se cachent des émotions, des blessures, des peurs, des besoins de protection ou de contrôle qui méritent d’être compris plutôt que jugés.
Derrière mille visages, une même humanité (oui je suis poète !)
Après vingt-cinq ans de consultations, je n’ai jamais rencontré deux personnes souffrant exactement du même trouble alimentaire. (C’est pas démago, c’est la vérité ! )
Chaque histoire est unique, chaque parcours est différent, chaque souffrance possède sa propre couleur.
Mais j’ai aussi rencontré des centaines de personnes qui pensaient être seules à vivre ce qu’elles vivaient, des personnes convaincues qu’elles étaient incompréhensibles, trop compliquées, pas assez malades, ou au contraire irrécupérables ! Et pourtant…
Derrière l’anorexie, la boulimie, l’hyperphagie, l’orthorexie, la bigorexie ou les complexes qui envahissent parfois toute une vie, il y a avant tout des êtres humains qui essaient de faire de leur mieux avec leurs difficultés.
C’est pourquoi à l’occasion de cette Journée mondiale des TCA, j’aimerais que chacun retienne une chose : non les troubles alimentaires ne se résument ni à un poids, ni à une silhouette, ni à une taille de vêtement ; ils ont mille visages, et derrière chacun de ces visages se trouve UNE personne qui mérite d’être comprise, accompagnée et respectée, et c’est peut-être toi qui lis cet article ou peut-être l’un de vos proches … Dans tous les cas, ne restez pas seul et faîtes vous aider et accompagné … vous savez où me contacter ! 😉